JULIEN CHAMPAGNE
André Breton (1896-1966) me dit-on n'est pas à la mode. Le temps me semble donc venu de nous intéresser à cet homme finalement parvenu à cet état enviable de "grand indésirable" qu'il souhaita
pour lui-même, et à son oeuvre dont je ne doute pas pour ma part qu'elle lui fit cotoyer certain "grand transparent" de notre connaissance.
Dans son ouvrage incontournable d'anthologie de textes alchimiques, qui vient de faire l'objet en 2009 par la grâce d'Almora d'une nouvelle édition fortement revue, Françoise Bonardel écrit
encore, à propos de Philosopher par le feu:
"L'existence d'une affinité pour ainsi dire naturelle entre poésie et alchimie nous est devenue familière depuis qu'Arthur Rimbaud fit de son Alchimie du Verbe le manifeste poétique de la
modernité, dont se recommanderont plus tard André Breton et ses amis, séduits par la surréalité supposée avoir déjà été celle de l'ancienne alchimie."
Plus tard sans doute, mais à quel point?
Dès 1950 Michel Carrouges, "ami cher" d'Eugène Canseliet, a dans son André Breton et les données fondamentales du surréalisme (Gallimard), ouvrage que Breton n'hésitera pas à appuyer, montré que
la relation entre l'alchimie et l'école dont André reste le pape sont quasi structurelles:
"L'enthousiasme de Breton pour "l'admirable XIVème siècle", siècle d'or de l'alchimie, l'attraction si puissante qu'exerce sur lui la tour Saint-Jacques, liée, dit-il lui-même, à l'histoire
secrète de l'alchimie, tout cela n'est point de l'archéologie ni de la fantaisie, mais révèle le lien profond qui existe entre alchimie et surréalisme, entre la transmutation alchimique et la
métamorphose poétique."
Vingt ans plus tard, en 1970 et toujours chez Gallimard, Philippe Audoin dans son Breton (Pour une bibliothèque idéale) relève bien chez notre poète, dès 1929, à propos de son Second manifeste du
surréalisme, qu'"il suffit de retenir comme marquant une étape dans la pensée de son auteur, les nombreuses références qu'il y fait à la tradition ésotérique, à l'alchimie, à la magie."
Et ce Breton là, occultiste, tenté par l'astrologie, sensible à la parole de la franc-mançonnerie, n'est certes guère contesté, y compris de nos jours:
http://www.histoires-litteraires.org/les%20articles/artlassalle.htm
http://www.baglis.tv/index.php?option=com_content&task=view&id=309&Itemid=80
Non, ce qui est en question, c'est plutôt finalement la précocité ou non de cet engagement en alchimie du chercheur de l'or du temps, puisqu'en 1990 encore, dans sa biographie parue chez
Calmann-Lévy, Henri Béhar à propos de Fulcanelli et de l'année 1952 évoque l'hypothèse de "lectures nouvelles" d'André Breton.
Pour la clarté de notre petite démonstration du mois, rappelons ici que les manuscrits de Fulcanelli furent remis par ce dernier à son disciple en 1923, que son Mystère des Cathédrales fut publié
pour la première fois en 1926, et ses Demeures Philosophales en 1930.
Je relève également que le même Béhar rappelle que "dans ses Entretiens de 1952, Breton a fixé à ses dix-sept ans le moment où il se reconnaît des goûts et des résistances bien à lui." Ah, le bel
âge! Nous sommes donc ici vers 1913.
Enfin je note que Béhar (toujours lui) rapporte à propos de 1917 cette fois une anecdote que je trouve significative: "André va écouter Paul Valéry louer les mérites d'un politicien poète, André
Lebey, dans le salon de madame Aurel, l'une de ces égéries qui font et défont les réputations. Ainsi le maître (Valéry) galvaude-t-il son talent en représentations mondaines!" Peut-être, ou
peut-être pas, mais Breton le suit.
Après avoir dès 1976 rendu public dans la revue Question de un article sur article sur les rapports noués par André avec l'alchimie, Richard Danier leur a finalement consacré tout un ouvrage,
L'hermétisme alchimique chez André Breton, publié par Ramuel en 1997. Il s'y livre à une interprétation de trois oeuvres du poète:
Nadja (1927), L'Amour fou (1936), et Arcane 17 (1947). Préfacée par le très alchimique et très fulcanellien Patrick Rivière, son étude met en évidence une prégnance certaine dans ces oeuvres de
la trame fondamentale et commune qui les sous-tend, et qui bien sûr ressortit à l'alchimie.
Mais Nadja (1927) peut-il être vraiment considérée comme le point de départ de l'alchimie "bretonienne"? Personnellement j'en doute fortement, puisque je le vois dès 1925, dans sa Lettre aux
voyantes (!), célébrer ainsi, et de façon on ne peut plus canonique, la démarche d'un des alchimistes médiévaux les plus célèbres:
"L'invention de la Pierre Philosophale par Nicolas Flamel ne rencontre presque aucune créance, pour cette simple raison que le grand alchimiste ne semble pas s'être assez enrichi. Outre,
pourtant, les scrupules de caractère religieux qu'il put avoir à prendre un avantage aussi vulgaire, il y a lieu de se demander en quoi eût bien pu l'intéresser l'obtention de plus de quelques
parcelles d'or, quand avant tout il s'était agi d'édifier une telle fortune spirituelle."
Si nous nous tournons maintenant du côté des amitiés d'André Breton, je constate que viennent à nous aussitôt et Paul Eluard et Louis Aragon.
Si on suit Béhar, il semble bien qu'il se soit lié avec ce dernier, comme lui étudiant en médecine, dès 1917, et avec le premier en 1919.
Or nous avons déjà dans ce blog rencontré ces deux poètes, tous deux acteurs incontestables, que ce fût directement ou non, de l'énigme Fulcanelli.
Paul semble avoir été l'amant d'un modèle de Julien Champagne, illustrateur de Fulcanelli, pour son tableau éponyme du Vaisseau du Grand OEuvre, réalisé en 1910:
http://www.archerjulienchampagne.com/article-1734641.html
Eugène Canseliet, disciple de Fulcanelli, lie d'ailleurs ce modèle à Irène Hillel-Erlanger, dont elle aurait fréquenté le salon artistique.
Louis quant à lui passe de son côté pour avoir été... fort lié à cette dernière, dont les hermétiques Voyages en kaléidoscope (1919) firent aussitôt de sa part l'objet d'un compte-rendu élogieux
dans la revue Littérature:
http://www.archerjulienchampagne.com/article-6153071.html
Et attirèrent également très tôt l'attention d'un Fulcanelli dûment chapitré à leur sujet par son élève Canseliet, au point que le Maître mentionnera les Voyages dans ses Demeures
Philosophales. Nous sommes donc ici (au plus tard) en 1923.
En 1924, Anatole France, ami de Fulcanelli, décède. Il eut droit à des obsèques solennelles, dont Canseliet se souvient: "J'y fus avec Fulcanelli, qui bouleversé par l'agonie longue et cruelle de
son vieux camarade, avait voulu que je l'accompagnasse." Et il ajoute:
"Quant à l'auteur des Noces corinthiennes (France) il est difficile de passer sous silence le scandale de l'odieux pamphlet au titre macabre: Un cadavre, qui plongea Fulcanelli dans la stupeur."
Le pamphlet en question fut notamment conçu à l'initiative de Breton.
Tollé général chez les gens de lettres, souligne Béhar. Mais est-ce la seule explication de la stupeur de Fulcanelli? En 1930 Un cadavre fut suivi d'un brûlot homonyme, visant cette fois
André lui-même, "créateur véritable et mainteneur opiniâtre du Mouvement surréaliste, qui, déjà et depuis longtemps, était gagné à l'hermétisme de l'ancestrale tradition." (Canseliet)
Au-delà de la foucade provoquante du futur auteur de l'Anthologie de l'humour noir, je vois à cet épisode et à ceux qui le précèdent une explication simple: Si Breton ne connut pas forcément
Fulcanelli, Fulcanelli connaissait Breton. Comme Hillel, Milosz, Roussel et bien d'autres, André a en effet lui aussi fréquenté le salon des Lesseps, dont Fulcanelli fut sans doute un
familier, et peut-être bien une figure.
Sur ce point précis, je m'empresse de céder la parole à l'ami Jean Artéro, qui dans son Présence de Fulcanelli (Arqa, 2008) précisait déjà, s'agissant de Roussel et de sa proximité avec les
Lesseps:
"Et tant d'autres à sa suite, au premier rang desquels figure, chère Hester Albach, le poète chercheur de "l'or du temps", et j'ai nommé le pape du surréalisme, André Breton, de surcroît entiché
du "magnétiseur" Roussel, Breton pour qui "la vie demande à être déchiffrée comme un cryptogamme."
Et Artéro de citer ses confrère et consoeur ès études fulcanelliennes, Patrick Rivière et Geneviève Dubois: "Ainsi voyait-on avenue Montaigne (au salon des Lesseps) des hommes politiques
d'orientations diverses, de même que le fondateur du mouvement surréaliste André Breton. C'est lors d'une soirée que l'auteur de Nadja et d'Arcane 17 sympathisa avec Eugène Canseliet."
(Rivière).
Dubois confirme: "Toute une joyeuse bande fréquentait l'avenue Montaigne. certains poètes symbolistes étaient du nombre, tel André Breton." CQFD. Et rappelons-nous avec Béhar que Breton avait
allègrement daté le surréalisme de 1919. Breton qui, affirme Philippe Lavergne (André Breton et le mythe, José Corti, 1985), ne s'est jamais démis des impératifs qui avaient été les siens dès
1919.
Némo c'est quelqu'un. On est souvent parti tous les deux
en ballade, patte dessous, bras dessus, et tout d'un coup la dernière fois il a voulu continuer tout seul sur le chemin. A l'heure qu'il est il doit toujours être, comme personne, sur le sentier
de la paix, et peut-être après tout n'a-t-il fait que me montrer la voie, le chien de l'alchimiste. Puisse Notre Seigneur, notre compagnon, nous accompagner encore pendant de nombreuses
promenades.
Ce tout-tout d'exception est-il donc dans le tarot l'image de Dieu qui chemine à nos côtés?
http://www.ff-tarot.com/tarologie/la-symbolique-du-chien-tarot-de-marseille.html
"Le chien protège.
Dieu veille donc sur nous tout au long de notre cheminement. Nous pouvons donc être en confiance. Une fois lancé dans l’aventure, nous savons que son soutien nous est acquis, fidèle comme celui
du chien.
Le chien surveille.
Dieu est aussi là pour nous maintenir sur le droit chemin, si j’ose ainsi m’exprimer. Dieu est là pour nous pousser (c’est bien visible sur la carte) à aller jusqu’au bout. Pas question
d’abandonner en chemin !"
"Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires
Ses cicatrices d'évasion
Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe
La vie de la présence rien que de la présence
Où une voix dit Es-tu là où une autre répond Es-tu là
Je n'y suis guère hélas
Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous faisons mourir
Plutôt la vie...(André Breton)
Fulcanelli a donc connu André, et Breton cotoyé Canseliet (1899-1982) bien plus tôt qu'on ne veut ordinairement le croire. Et Julien Champagne?
Compte tenu de la proximité de ce dernier avec Roussel et avec la famille Lesseps, on peut considérer leur rencontre comme non seulement possible, mais probable en l'état actuel des choses.
Quoi d'étonnant par conséquent à voir de nos jours encore l'illustrateur de Fulcanelli inspirer tel artiste surréaliste? Rien, me direz-vous et certes vous aurez raison.
Voici donc cher Cosy Ray un extrait d'un tout récent tableau de l'Ane Onyme (le seigneur des ânes) dont un des liens ci-dessous permet de se faire une idée et qui (autre lien) n'est pas
sans nous rappeler certaine photographie d'"Hubert". Intitulé paraît-il La femme invisible, et concocté en hommage à Roussel, il me paraît qu'il se trouve ici comme en singulière -et secrètement
stellaire- situation:
http://www.archerjulienchampagne.com/article-17159081.html
http://in-memoriam-raymond-roussel.over-blog.com/
"A flanc d'abîme, construit en pierre philosophale, s'ouvre le château étoilé." Cette citation d'André Breton, qui provient de L'Amour fou, est maintes fois reprise par ses analystes, au
premier rang desquels aurait pu figurer son compère en surréalité Julien Gracq (André Breton, José Corti, 1948).
Alchimie du Verbe rimbaldien? Sans doute. Mais aussi, certainement, "fils du soleil",
Verbe de l'Alchimie fulcanellienne.
"Nous le pain sec et l'eau dans les prisons du ciel
Nous les pavés de l'amour tous les signaux interrompus
Qui personnifions les grâces de ce poème
Rien ne nous exprime au-delà de la mort...
Plus tard vous apprendrez qui nous sommes
Nos travaux sont encore bien défendus...
Ne demandez pas où vous êtes
Nous le pain sec et l'eau dans les prisons du ciel
Le jeu de cartes à la belle étoile
Nous soulevons à peine un coin du voile."
pcc ARCHER
Voici les références des ouvrages que j'évoque à l'appui de ce que j'avance:
Geneviève Dubois, Fulcanelli dévoilé, Dervy, 1992 et 1996
Patrick Rivière, Fulcanelli, qui suis-je? Pardès, 2004
Jean Artero, Présence de Fulcanelli, Arqa, 2008
A ma connaissance, tous ces livres sont aisément accessibles. On pourrait également, pour avancer dans la recherche, se demander en quelles circonstances Raymond Roussel et André Breton se sont rencontrés l'un l'autre.
Merci de votre réponse. Je vais suivre votre conseil et consulter ces ouvrages. Permettez-moi une autre question, suscitée par votre réponse.
"On pourrait également, pour avancer dans la recherche, se demander en quelles circonstances Raymond Roussel et André Breton se sont rencontrés l'un l'autre."
Vous tenez donc cette rencontre pour certaine ?
Attentivement à vous.
« André Breton, parlant de Raymond Roussel, dit : « De mes rares et très brèves rencontres avec lui, le souvenir que j’en garde est celui d’un homme caché. » (Ginette Adamson, Le procédé de Raymond Roussel, Rodopi, Amsterdam, 1984 ; elle se réfère ici à Fronton Virage).
Les bonnes questions sont donc : Quand ? Et où ? En 1933 Roussel couche Breton sur son testament. Dès 1922 André Breton défend la pièce Locus Solus de Raymond et lui dédicace ses Champs Magnétiques. En 1918 André Gide lit Roussel à André et Louis Aragon (François Caradec, Vie de Raymond Roussel, Pauvert, 1972).
Je parie donc en première approche pour l’immédiat après-guerre (vers 1919). Il y a la possibilité du salon des Lesseps, il y en a d’autres aussi : Madame Roussel mère tenait salon.
Savez-vous qu’Irène Hillel faisait de même ? C’est ainsi qu’elle reçut Milosz (Irène Hillel, Voyages en kaléidoscope, Allia, 1996 ; postface de Jacques Simonelli). Bien à vous.
Je crois également – mais il s'agit seulement d'une opinion – que vous faites fausse route en postulant des échanges précoces entre Breton et Canseliet (malgré l'affirmation de Patrick Rivière, hautement fantaisiste – c'est mon opinion). Voilà un point qui pourrait d'ailleurs être assez facilement établi. Par exemple en demandant à consulter les lettres de Canseliet à Breton déposées à la Bibliothèque Doucet.
En ce qui concerne Fulcanelli et les "fulcanelliens", la vérité est difficile à établir parce qu'elle a été délibérément cachée. Rien de semblable du côté de Breton : il y a beaucoup de documents de première main, aujourd'hui accessibles pour la plupart.
Y a-t-il quelque chose à gagner à ajouter artificieusement de l'obscurité – ou de la confusion – au mystère ?
Certains témoignages (celui d'André Thirion dans son livre "Révolutionnaires sans révolution", celui de Jean-Louis Bédouin dans son livre "Vingt ans de surréalisme", qui évoquent tous deux la présence de Breton aux conférences de René Alleau en 1952) indiquent que, pour sa part, Breton ne le pensait pas.
Il comprenait mal le secret dont les alchimistes entourent leurs activités. Il n'ignorait pas leurs arguments, mais ces arguments, il ne les admettait pas ou du moins pas complètement.
Breton a écrit dans "Nadja" : "Je persiste à réclamer les noms… Pour moi, je continuerai à habiter ma maison de verre, où l'on peut voir à tout heure qui vient me rendre visite." Ce n'est pas seulement, de sa part, une belle déclaration. A quelques nuances près, il paraît bien s'en être tenu à ce principe. Voilà qui devrait faciliter vos recherches – au moins quant aux relations du fondateur du surréalisme avec Eugène Canseliet – et qui sait ? avec Champagne.
A part ça, il y a bien quelque chose de fascinant dans la sensibilité hermétique de Breton. On ne perd pas son temps à aller y voir de plus près.
Enfin, pour ce qui est de "révoquer en doute les thèses communément admises", voilà un souci que vous partagez avec ce "grand indésirable". Ce dont on ne peut, cher Archer, que vous féliciter.
Bien cordialement.
Votre blog est très intéressant parce qu'il illustre, à travers le cas de Champagne et l'énigme Fulcanelli (et avec des documents inédits
Mais concernant l'intérêt de Breton pour l'alchimie, je crois qu'il doit – décidément – être envisagé en dehors de ce cadre-là. Ça vous semblera une thèse "communément admise"
Et pourtant… En 1970, René Alleau a répondu aux questions du surréaliste Robert Benayoun à propos de ses relations avec Breton. Vous connaissez peut-être déjà cette interview (où il n'est malheureusement question ni de Champagne ni de Fulcanelli). En voici retranscrits, à tout hasard, quelques extraits :
"Il n'y a pas eu à cette époque d'enseignement ésotérique, comme on l'a dit parfois, donné à André Breton particulièrement. D'ailleurs, je crois qu'il n'avait d'enseignement à recevoir de personne. (…)
"J'ai l'impression – que je peux confirmer par les quelque neuf années pendant lesquelles j'ai eu l'occasion de parler de ces questions avec André Breton – que son attitude était dominée surtout par sa curiosité fondamentale, qui était celle d'une généralisation de l'expérience poétique. (…)
"Ce n'était pas l'occulte en tant que tel qui l'intéressait. C'était la possibilité d'élargir l'expérience poétique à des activités qui n'étaient pas littéraires, ou aussi peu que possible engagées dans la littérature, et qui surtout présentaient – comme les textes alchimiques – une somptueuse imagerie. A travers les noces alchimiques, tout ce qui pouvait séduire au possible André Breton était rassemblé. (…)
"Mais par ailleurs la lucidité critique de Breton était exemplaire. Autant il était disposé à admettre le merveilleux, autant il avait horreur de l'imposture dans ce domaine.
"(…) Chercher l'or du temps, c'est chercher le sens de l'éternité à travers le temps et contre la conscience historique. L'expérience poétique, au sens où Breton a pu l'agrandir à travers le surréalisme, a été essentiellement une opposition à la conscience historique réductrice. L'expérience amplificatrice poétique, qui est la recherche de la lumière, de la régénération intérieure, rejoint ici l'expérience des alchimistes, bien qu'elle en soit distincte."
Les premiers et les derniers mots de cette intervention sont très clairs.
C'est un témoignage de première main, apporté par celui que Breton, comme vous le savez, considérait comme le plus qualifié – avec ou après Canseliet – en matière d'alchimie. De son côté, Canseliet a-t-il jamais rien dit, à propos de Breton, qui permette d'infirmer ce témoignage essentiel ?
Vous pouvez actuellement visionner le documentaire de Benayoun, intitulé "Passage Breton", sur le site arcane-17.com (l'intervention d'Alleau se situe vers la fin). L'adresse de la vidéo :
http://www.arcane-17.com/rubrique,passage-breton,1120675.html
Vous trouverez en pièces jointes les pages du catalogue de la vente Breton où sont reproduites les dédicaces de Roussel à Breton. Vous connaissez peut-être déjà ces documents qui, eux non plus, n'apportent pas beaucoup d'eau – je le crains – à votre moulin.
Le même catalogue comporte des notices sur les ouvrages d'alchimie présents dans la bibliothèque de Breton. Vous les connaissez peut-être déjà également – dans ce cas, pardonnez-moi de vous faire perdre votre temps.
La plus ancienne dédicace de Canseliet à Breton semble être celle des "Douze Clefs", en 1956 (lot n°1378). Celle qui est retranscrite sous le n°1379 est intéressante. Breton a certainement joué un rôle actif dans la reprise des Fulcanelli par Jean-Jacques Pauvert en 1965.
Breton avait déjà cherché à faire rééditer les Fulcanelli par Gallimard dès la fin des années 1940, dans une collection éphémère intitulée "Révélation" (voir "Œuvres" de Breton, Pléiade, t. III, p. 1399, selon un document conservé dans les archives des éditions Gallimard). C'est vraisemblablement à cette époque (je n'ai pas vérifié ce qu'en disent ses biographes, Béhar ou Polizzoti) qu'il est entré en contact avec Canseliet. Enfin… du moins selon la version de l'histoire susceptible d'être "communément admise"
Si vous avez de l'inédit, vous allez intéresser les historiens du surréalisme.
Bonne chance pour la suite de vos recherches.
Cher Prounicos,
Loin de moi l’idée de prétendre qu’André Breton fut un alchimiste. Je me borne à rappeler
qu’il fut fasciné par l’alchimie, ce qui est peu contestable, et à affirmer de façon argumentée
qu’il a sans doute rencontré Fulcanelli, comme il a (très tôt) fait la connaissance du disciple de
ce dernier, Eugène Canseliet, dont j’ai rapporté de façon répétée le témoignage à mon sens
capital, et peut-être aussi celle de Julien Champagne, illustrateur de Fulcanelli.
Le témoignage que vous évoquez de René Alleau, par ailleurs lui aussi « disciple de Fulcanelli » (Canseliet), ne me surprend donc aucunement.
Alleau auquel j’ai d’ailleurs récemment rendu hommage dans ce blog :
http://www.archerjulienchampagne.com/article-18622923.html
et dont je profite de votre intervention pour signaler qu’une partie de ses collections va prochainement être dispersée.
Vous nous apportez maintenant une information que je considère majeure, quand vous écrivez :
« Breton avait déjà cherché à faire rééditer les Fulcanelli par Gallimard dès la fin des années 1940, dans une collection éphémère intitulée "Révélation" (voir "Œuvres" de Breton, Pléiade, t. III, p. 1399, selon un document conservé dans les archives des éditions Gallimard). »
Ceci nous prouve bien selon moi que la thèse de la découverte tardive de Fulcanelli par Breton, dans les années 1950, chère par exemple à Béhar ou Alexandrian, est aventurée.
J’ajoute que dans les années 1940 que vous évoquez Fulcanelli n’était guère connu que de cercles restreints, ésotériques en particulier.
Sa première œuvre (Le Mystère des Cathédrales, 1926) était épuisée, la seconde (Les
Demeures Philosophales, 1930) en voie de l’être vers 1945. Toutes deux seront rééditées finalement en 1957 et 1960.
Tout complément sur ce point précis du projet de Breton, heureusement intitulé Révélation, nous serait extrêmement précieux. Avec tous nos remerciements.
Autant pour moi : j'ai retrouvé la phrase en question dans "Fronton-virage" (Œuvres, III, p. 852). La suite du passage évoque les échanges entre Roussel et deux autres surréalistes, Leiris et Desnos – très limités et frustrants.
Dans "Fronton-virage" comme dans les "Entretiens" (p. 494), Breton, quand il parle de Roussel, évoque la période 1922-1928.
Pour creuser la piste des salons, voir peut-être la récente biographie de Paul Valéry par Michel Jarrety, très fouillée (1 364 pages + index !).
Merci de ces précisions Prounicos, la biographie de Paul Valéry, mentor du jeune André Breton, pourrait bien d'ailleurs nous réserver quelques surprises.
D'autant que vous m'apprenez par ailleurs que le dit Valéry fréquentait chez Irène Hillel-Erlanger. On me signale également un article de lui dans la revue ésotérique Le Voile d'Isis en 1928.
Valéry fit encore partie du comité de parrainage de la société Atlantis de Paul Le Cour.
Enfin il est curieux de constater qu'à l'Académie Française Anatole France, ami de Fulcanelli, succéda à Ferdinand de Lesseps, autre relation du même, et qu'à leur suite fut élu...Paul Valéry.
De mon côté, je ne conteste pas un instant l'intérêt très vif que Breton a éprouvé pour l'alchimie.
Cet intérêt est d'ailleurs antérieur au passage toujours cité du "Second Manifeste" (et cité notamment par René Alleau, en manière d'ouverture, dans le premier volume publié de la "Bibliotheca hermetica").
Breton mentionne en effet Nicolas Flamel dès 1924 dans la "Lettre aux voyantes" (mais à la même époque Leiris et Desnos – oui, justement ceux des surréalistes qui ont rencontré Roussel – s'intéressent aussi à l'alchimie).
Pour répondre plus précisément à votre dernier commentaire : oui, Breton a joué un rôle de premier plan – et jamais vraiment mis en lumière – dans la diffusion de l'œuvre de Fulcanelli à partir de 1948.
Il a d'abord essayé de faire rééditer les deux Fulcanelli par Gallimard (je suis obligé de vous renvoyer sur ce point à l'annotation des "Œuvres", t. III).
Puis il a présenté René Alleau à Louis Pauwels, dont "Le Matin des magiciens" a révélé le nom de Fulcanelli au grand public – et l'alchimie par la même occasion. Par la suite, Breton et les surréalistes ont mené une polémique très vive contre "Planète" et contre Pauwels, pour d'autres raisons.
Breton est enfin intervenu auprès de Jean-Jacques Pauvert (dont il était un peu le "parrain" intellectuel) pour qu'il réédite les Fulcanelli dans les années 60.
Pourquoi tous ces efforts en faveur de Fulcanelli de la part de Breton ?
René Alleau l'explique très bien, me semble-t-il, au cours de l'entretien dont j'ai transcrit quelques phrases dans un commentaire antérieur.
Le même René Alleau a de nouveau très bien mis les choses en perspective dans un texte – jamais cité – intitulé "Un Champollion des hiéroglyphes français" et publié dans "La Quinzaine littéraire" en 1974. Dans ce texte, il est question de Fulcanelli, de Roussel, de Breton… et le tout est illustré par un dessin de Julien Champagne emprunté au "Mystère des cathédrales".
Je vous fais parvenir par ailleurs cet article. Je souhaite que vous puissiez en citer de larges extraits sur votre blog. Ce serait une bonne façon de prolonger votre hommage à René Alleau – et je crois que c'est le moment.
Vous allez voir : le ton de ce texte n'est pas fait pour plaire à tout le monde. Il est assez "surréaliste" – c'est-à-dire très "contestataire".
Bien cordialement à vous.
Là il est clair que vous apportez de nouveau de l'eau à mon moulin. Je vous remercie donc encore une fois, en soulignant le fait que pour le coup vous nous apprenez quel rôle André Breton a joué auprès de Jean-Jacques Pauvert dans la réédition des Fulcanelli.
Pauvert qui d'ailleurs a participé à l'occultation consciente ou non de l'oeuvre de Julien Champagne, mais ceci est "une autre histoire":
http://www.archerjulienchampagne.com/article-3043914.html
Pour René Alleau, vous avez raison, je vais compléter mon article sur lui grâce à vos précieuses indications. Bien cordialement.
Les "Œuvres complètes" de Breton citent une lettre à Jean Ferry (le premier exégète de Roussel, que vous connaissez certainement), dans laquelle l'auteur de "Fronton virage" se dit persuadé que c'est Canseliet qui a écrit les Fulcanelli (t. III, p. 1394, la lettre est datée du 31 mars 1948).
On peut donc apprécier la confusion introduite sur ce point précis par Robert Amadou dans "Le feu du soleil" – ce livre dont la réalisation, sinon l'intention, a été si déplorable.
Péremptoire comme jamais, Amadou y affirme (p. 78) que Breton croyait exactement l'inverse et qu'il s'est donc trompé – "pour une fois", ajoute Gribouille.
On dirait qu'Amadou éprouve autant de plaisir à donner (faussement) tord à son défunt ami Breton qu'à faire, presque tout au long du livre, un cours (parfaitement déplacé) à son vieil ami Canseliet.
Qu'y a-t-il à gagner à ajouter la confusion au mystère ?
Lui et Canseliet se sont donc fâchés à cause des circonstances de la parution du Feu du Soleil, qui reste cependant un ouvrage très intéressant, surtout à cause de ce qu'y dit le "terroriste de Savignies", ainsi qu'Otero et peut-être d'autres l'ont affectueusement surnommé.
J'ai d'ailleurs produit comme vous savez peut-être une analyse partielle de cet entretien:
http://www.archerjulienchampagne.com/article-5039674.html
Il ne faut pas s'exagérer au demeurant l'importance de la querelle entre les deux hommes, Canseliet ayant à l'occasion dédicacé lui-même ce livre d'Amadou.
Quant à l'opinion de Breton sur le fait que Canseliet a écrit les Fulcanelli, vous n'ignorez sans doute pas qu'elle correspond à l'exacte vérité, et qu'il n'y a là, au cas particulier, ni confusion entretenue, ni mystère à proprement parler.
Je porte donc ceci pour ma part au crédit du "chercheur de l'or du temps", à ses connaissances profondes et à une incontestable clairvoyance.
tous mes encouragements pour la poursuite de votre travail d'investigation et toutes mes félicitations pourla qualité et la densité des informations qui se trouvent sur votre blog. Je l'ai parcouru à de nombreuses reprises, y ait appris énormément de détails autour des personnages alchimiques qui sont entrés dans la légende.
N'étant pas français, mais francophone, de Belgique, passionné d'alchimie depuis plus de trente ans, j'ai observé l'évolution des commentaires qui ont ponctués la fin de vie du Maître de Savignies, les années très agitées immédiatement postérieures au décès du Maître, puis le foisonnement des hypothèses centrées autour de Fulcanelli. Comme aurait dit André Savoret, et Emmanuel d'Hoogvorst (parti hélàs il y a dix ans déjà) : " Personne, parmi tous ces commentateurs, ne s'imagine qu'ils sont connus des "entités" sur lesquels ils s'expriment, parfois, de manière à provoquer en réaction une vague d'effets néfastes, à leur personne et à leur entourage". N'est-ce pas ce qui arriva à Hubert et que son Maître d'autrefois a dû laisser ce retour d'ondes accomplir son oeuvre jusqu'au décès, malgré la demande infructueuse du Maître de Savignies ? Pour ne citer qu'un seul nettoyage d'ondes : 1926. N'est-ce pas en cette année qu'ont disparu nombre de protagonistes du monde de l'occultisme ?
2009 ne fait que commencer .... Qui défendra bientôt encore la mémoire du Maître sans trahir son message ? Quoiqu'il en soit encore merci, et sachez que votre travail marque une étape importante dans les éclaircissements utiles autour des études alchimiques qui deviennent de moins en moins faciles, vu le monde et son involution.
Désolé pour la longueur
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Un grand merci pour ces encouragements et si je comprends bien pour votre fidélité régulière au blog JULIEN CHAMPAGNE, dont j'espère qu'il continuera à ne point (vous) décevoir.
N'hésitez pas d'ailleurs à continuer de l'enrichir de vos remarques et observations, en positif comme en négatif, ainsi que de précisions ou ajouts éventuels.
Je profite de votre intervention pour remarquer que pour quelque 240 articles, nous disposons désormais d'environ un tiers de commentaires de plus.
On voit bien là à mon avis la richesse de l'apport de notre "lectorat", le fait que ce blog tend de plus en plus à être une oeuvre collective, au-delà même de la preuve de l'impact qu'il peut avoir et que vous évoquez.
Comme vous me semblez le souligner, il n'y pas de tradition du savoir sans transmission de ce savoir.
Sinon, et c'est bien ce qui est parfois mal compris, le savoir en question devient comme une sorte d'arbre sec, "stérile".
Même si nous vivons pour Canseliet les derniers temps du présent âge de fer, et je dirais surtout s'il a raison, il importe donc à mon avis plus que jamais de transmettre ce qui est après tout une bonne nouvelle:
La chute n'est point finale. Voici pourquoi alors même que la science conserve nous devons surtout viser à servir la science.
Pour le reste, j'avoue partager en partie le sentiment de Jean Artero (dans son livre Présence de Fulcanelli) sur la réaction prétée à l'Adepte, qui avait alors la Pierre, lorsque son disciple de Saviginies lui demanda "grâce" pour Julien Champagne, alors en danger de mort.
Jean qualifie l'attitude de Fulcanelli d'humaine sévérité. Mais d'un autre côté, le maître de Canseliet semble avant tout avoir renvoyé son illustrateur "à la grâce de Dieu".
Merci
Je me permets de vous joindre ce lien dans lequel, je fais une intervention sur les rapporrts qu'André Breton entretint avec l'astrologie.
http://www.baglis.tv/index.php?/content/view/309/80/
C'est en particulier le cas de celle de l'or du temps, chère à André Breton, et au moins autant celui de la "quête du Graal" alchimique; nous le savons ou en tout cas ne pouvons pas l'ignorer, quand on a pris entre autres connaissance du cycle des Chevaliers de la Table ronde.
Pour le reste, qui peut se targuer de n'avoir jamais vacillé, voire chû? Il y a une expression traditionnelle que j'aime assez, pour ma part, et qui me semble-t-il a été récemment reprise à son compte par Philippe Labro: Tomber sept fois, se relever huit.
Quand on compte sur ses doigts, on se dit que c'est illogique, il suffirait sans doute de se relever sept fois.
Mais voilà...ainsi va le surréel, où astrologie et alchimie non seulement font bon ménage, mais avancent de concert comme deux soeurs que l'on a parfois dit jumelles.
Il me semble que j'avais signalé dans mon articulet votre intervention télévisée sur l'astrologie d'André Breton; je vous sais gré de nous la remettre en mémoire.
André n'était ni astrologue ni alchimiste, ou du moins il est cela et autre chose, c'est un voyou, un voyant, bref un authentique poète.
http://www.arcane-17.com/accueil.html
notamment pour tout ce qui a trait à André Breton et au surréalisme en général. J'espère également que l"atelier André Breton" actuellement fermé et dont on m'a annoncé la réouverture prochaine nous sera bientôt à nouveau accessible:
http://www.atelierandrebreton.com/